mercredi, novembre 09, 2016

Lahsen Oubihi : le décès d’un immense troubadour

lahsen Oubihi

C’est vraiment triste, rays Lahsen Oubihi n’est plus ! Il a tiré sa révérence à l’âge de 74 ans après des décennies de production artistique  constante. Il est vrai qu’il n’était pas très connu en dehors d’Achtouken où l’on apprécie énormément ses chansons satiriques et comiques. D’ailleurs, il était de toutes les fêtes familiales et locales.

Lorsque je l’avais rencontré la dernière fois, ce qui n’était pas vraiment loin puisqu’il ne s’agit que de ce mois de septembre, il m’a rappelé toutes les célébrations de ma famille auxquelles il a participées. En effet, je me rappelle très bien de lui, même si j’étais encore très jeune, lorsqu’il a chanté chez nous à Ait Iâzza, en 1975, lors du baptême de l’un de mes cousins.

Pour autant, le public  amazigh, plus globalement, n’a eu l’heur de  le connaître que lorsqu’il a passé à la télévision avec l’orchestre symphonique amazigh. En d’autres termes, lorsque sa carrière a déjà été toute faite. Même s’il  n’a jamais été professionnel. D’ailleurs, il n’a jamais enregistré dans un studio (c’est le cas aussi de Houssayn Janti, Said Achtouk, Hmad Ouâabd et tant d’autres artistes d’Achtouken). Il reste que sa principale activité a été l’agriculture et l’élevage.

Comme tout Achtouk qui se respecte, feu Lahsen Oubihi a commencé sa carrière en participant à l’art poético-chorégraphique d’Ajmak. C’était là qu’il a réellement appris à jouer et à se jouer des mots.  Même s’il ne maîtrisait aucun instrument à cordes, il n’avait aucune difficulté à devenir ‘’rays’’. Ce qui ne pouvait se faire sans le soutien déterminant et les encouragements de feu Said Achtouk, qui lui avait donné la chance de se produire devant le public dans de nombreuses occasions.

Chemin faisant, le défunt a  toujours préféré être un électron libre dans le sens où il n’a jamais intégré une troupe musicale ou essayé de mettre sur pied la sienne propre. Il se produisait au gré des invitations des gens de sa région. Et tout musicien qui se respecte pouvait lui faire de l’accompagnement. Et ainsi, amuser le public présent pendant de longs moments.

Je vous propose ici, Berradj a bu-uɣnbub, l’une de ses chansons à succès, écrite en 1967. Elle a été dictée par l’auteur lui-même à notre ami, Amnnou Abdellah, qui l’avait transcrite.

Mani d-tkkit a liqqamt, lɣibt a(y)-ad(i)
Mani d-tkkit, ar ukan yalla lberrad(i)
Ar ikkrm watay d lluz(i)
Mani d-tkkit, a(y) aẓnkʷḍ, lɣibt a(y)-ad(i)
Mani d-tkkit, ar ukan yalla uṣyyaḍ (i)
Is a ka ijllu lbaṛuḍ(i)
A mani ur ikka is iqqʷnḍ(i)
Mani d-tkkit, a bu-urti mnck a(y)-ad(i)
A zznz ayt, illa i ak lbiɛ(i)
Iḥ idda lḥnna ar d icib(i)
Ar as ittnaqas watig(i)
A k nsaqqsa, wajbi iyi id(i)!
A yan ifhmn i lbaṛuḍ(i)
Yan igʷmmrn, iẓṛ udad(i)
Illa ḥ usgʷun(i) ur ifrd(i)
Tin it yut iṛẓ udad(i)
Ɛlah ur gis iskr ddnb(i)!
A ma s aḥ d inna uṣiyyaḍ(i)
Yan igʷmrn, iẓṛ udad(i)
Ur akkʷ iḥtajja lbaṛuḍ(i)
Imik lɣṛḍ ar d igʷd(i)
Iḥ as ilad ɣ uzmz(i)
Imma ḍḍṛbt inna ḥ taggug(i)
Ur a inɣ, is a tn izzug(i)
A mmu-taɣʷrit awa ṭṭlg(i)!
Ara ḍḍṛbt iggi tayyaḍ(i)!
Ad am ndɛu ɣar s lɣṛḍ(i)
A bab uṛṛja ad am t ismd(i)
Aḥ inna trit is d lḥijj(i)
Ma mmu tt yuf a bala kkuẓ(i)
Yan iṣbṛn ikk-d lḥijj(i)
Nḥ isafr iddu s Bariz(i)
Labakanṣ ass-ann d iggʷz(i)
Yawi-d lflus (n) lxarij(i)
Ura ttaksi zund ajjig(i)
Wanna f izri zund lbaz(i)
A bu-ccahwa maɛla ak iḍ(i)
Ssu-nn iẓṛi nnun ḥ ujjig(i)
Iḍi ɣid wanufl ajjig(i)
A ha litcin irba ajjig(i)!
Aḍil umlil ibbluɣa-d(i)
Tiẓṛmin ḥ iggi n tiyyaḍ(i)
A bu-urti, xllf lbab(i)!
Aggur iṛẓa as wawrz(i)
Aḍil ikcm s is waɣaḍ(i)
Icca litcin, ikks ajjig(i)
Liqqamt ula lɣʷnbaz(i)
Ad ak ifk Ṛbbi lmaṛaḍ(i)!
A berraddj a bu-uɣnbub(i)
A(d) nn ukan yanni iglgiz(i)
Iṭṭlg-nn s is uɣnbub(i)
Ur ak iɛdl ḍḍṛbt i ṣṣiḍ(i)
Amr taynina nḥ lbaz(i)
Wiss sa ignwan ḥ lmnɛ(i)
Aḥ a d-ittluḥ alln iẓṛ d(i)
Arra n utbir izbi t id(i)
Allah-ukbaṛ is d lɣṛḍ(i)
A lluz ad ak issusn ajddig(i)
Unniḥ afraw nnk iḥṛg(i)
Iciḍ-d usɣar nnk icib(i)

mardi, octobre 20, 2015

Oudaden, les maîtres absolus de Tawdadnt

Le dernier album de la troupe légendaire amazighe, Oudaden, n’a nullement déçu.  Comme toujours, ces enfants terribles de Bensergaw ont encore frappé un grand coup.  

Il faut bien reconnaître qu'ils ont, une fois de plus, montré au monde entier qu’ils sont les maîtres incontestés et incontestables du style qu’ils ont inventé et qui porte leur nom, le tawdadnt. Et Dieu sait qu’ils ont des concurrents, beaucoup de concurrents, mais peu peuvent réellement rivaliser avec eux.  Et c’est vraiment le cas de le dire.

Cependant, il faut bien le dire,  la touche  très personnelle et typique au tam-tam de Hassan Jmoumh peut facilement se sentir dans ce dernier opus, même si la performance toujours époustouflante et inégalable au banjo d’El Foua Abdellah conjuguée avec sa voix plus qu’unique arrivent aisément à balancer les choses.

En tant que fans plus qu’indécrottables (personnellement, je le suis depuis mes dix ans),  nous regrettons vraiment et réellement le départ (on espère que ce n’est pas définitif) de Hassan Jmoumh. C’est vraiment bizarre de ne plus le voir au sein de la troupe d’Oudaden avec sa carrure imposante et son instrument fétiche, le tam-tam.

Par ailleurs, l’album compte plusieurs chansons qui sont toutes excellentes sur tous les niveaux. Mais mon coup de cœur est définitivement man g-ik itamn ghik-ad? et ur dar-i bla keyyin. Il est certain qu’elles seront les tubes qui seront entendus et réentendus un peu partout dans le Souss, au Maroc et un peu partout sur la planète terre. 

Leur thème est bien évidemment sentimental avec des mots toujours aussi bien choisis, bien travaillés et bien ciselés. Ce qui contraste radicalement avec la facilité béate, voire l’indigence de certaines chansons que l’on entend ici et là.

Mais la question que l’on se pose : qui écrit vraiment les paroles qu’interprètent Oudaden puisque ce n’est jamais marqué sur la pochette de leurs albums ? Est-ce que c’est Abdellah El-Foua himself ou quelqu’un d’autre ? En tous les cas, que ce soit l’un ou l’autre, elles sont excellentissimes et toujours fidèles à  cette légèreté éthérée qui a toujours caractérisé les chants de  tawdadant.

Mes chers lecteurs, n’attendez plus ! Procurez-vous cet album sans trop tarder ! Je suis sûr que vous n’allez jamais le regretter d’autant plus que c’est une manière de donner un coup de pouce à ces artistes qui nous ont toujours donné du plaisir sans rien nous demander en échange. 

Les paroles de la chanons an g-ik itamn ghik-ad? sont ainsi: 


Man g-ik itamn ɣik-ad?
Ur gi-k iban is g-itun illa laman
Ur neḥtajja ad ak nettegalla a yan iḥnnan
Awal nnek immim ar d-issalla ɣ ifalan
Ar izray uḍaṛ, ifel aɣaras, ar allan
Ar iẓẓaḍ lhemm ixsan i yan isllan
Neḍaleb i mad ak ismn a(y) atay, atay
Afus bu-ddeblij  iɣʷla nit, ila ttaman
Man g-ik itamn ɣik-ad?
*
Waw a wa waw a!
Man g-ik itamn ɣik-ad?

Ur gi-k iban is g-itun illa laman
Ur neḥtajja ad ak nettegalla a yan iḥnnan
Awal nnek immim ar d-issalla ɣ ifalan
Man g-ik itamn ɣik-ad?

Waw a wa waw a!
Man g-ik itamn ɣik-ad?
Uhuy, ur tt g-igi tiwit, irwas is g-igi teṛmit
Uhuy, uhuy, uhuy

Man g-ik itamn ɣik-ad?

Awal nnek immim ar d-issalla ɣ ifalan
Ar iẓẓaḍ lhemm ixsan i yan isllan
Ar izray uḍaṛ, ifel aɣaras, ar allan
Neḍaleb i mad ak ismn a(y) atay, atay
Afus bu-ddeblij, a lḥnna a s-rek iɣʷmman
Ayyis bu-lḥruz  iḍheṛ nit, ila ttaman
Man g-ik itamn ɣik-ad?

Waw a wa waw a!
Man g-ik itamn ɣik-ad?

Yan ɣ illa zzin ar s-is ittelli wayyaḍ
Tijdaɛin, a tumlilin, azmez ay-ad!
Yan kʷent iran a(y) isres  atig n ccuṛuḍ
A ur ittall ifassen iɣ ur iṭṭaf atig!
Man g-ik itamn ɣik-ad?

Waw a wa waw a!
Man g-ik itamn ɣik-ad?

***

mardi, avril 07, 2015

Rays Jamaâ, un artiste qui mérite toute notre reconnaissance

Pour tout vous dire, je ne le connaissais que depuis quelques années. Ce que je ne regretterai jamais. Bien au contraire. Car l’homme est unique dans son genre. Sa maison à Taddart d’Achtouken, qui se trouve à quelques encablures de Biougra, est ouverte au monde entier.  Et c’est le cas le dire.  D’ailleurs, entre nous, on la qualifie de la zaouïa de Sidi Jamaâ. C’est vous dire.

En fait, j’y ai croisé des gens de toutes les nationalités. Ce qui m’a d’ailleurs très surpris au début. Mais en y réfléchissant plus longuement, quoi de mieux pour s’imprégner de la culture musicale authentiquement amazighe que d’aller chez Dda Jamaâ, comme nous l’avons toujours appelé.  Beaucoup plus par respect qu’autre chose.

En d’autres termes, et c’est vraiment très important de le préciser, rays Jamaâ permet non seulement à une tradition musicale très ancienne, menacée de toute part malheureusement, de perdurer, mais il la valorise aussi. À sa manière, avec ses propres moyens.

En vérité, rays Jamaâ n’a pas attendu les beaux discours des politiciens, officiels ou pas,  pour mettre en valeur ce patrimoine immatériel inestimable de tirrousya. Que vive alors le tourisme culturel le plus simplement du monde!

Par ailleurs, tous les locaux qui sont férus de l’art musical de tirrouysa, d’Agadir  à Tiznit et d’Ihahan à Biougra, se donnent régulièrement rendez-vous chez lui, dans sa propre demeure.  Et ce, pour y jouer parfois jusqu’à l’aube.

Rays Lhajj Idder Achtouk, qui est devenu une vedette depuis quelque temps, était d’ailleurs un habitué des séances musicales chez Dda Jamaâ. À en croire un habitué  des lieux, c’est là qu’il s’est réellement amélioré avant de s’imposer sur la scène musicale amazighe.

Comme vous le savez tous, l’on ne peut pas devenir rays si l’on ne gratte pas un instrument. C’est le cas justement de Dda jamaâ. Il  a joué au lotar (une espèce de guitare traditionnelle) pratiquement toute sa vie. Bien plus, il en est devenu un as au sens le plus large du terme.

D’ailleurs, avec son oreille musicale plus qu’expérimentée, il suffit de toucher votre lotar pour qu’il  vous arrête net. Non pas pour vous dire que vous jouez très mal, rassurez-vous ce n’est pas le genre de la maison, mais  parce qu’il a besoin de quelques ajustements. Ce qui se fait toujours avec beaucoup de tact et beaucoup de bonne humeur.

Dda Jamaâ n’est pas que cela. Il est aussi unique d’un point de vue humain. Il est d’une générosité extrêmement rare. Il est l’homme de tout le monde, comme on le dit si bien en langue amazighe. En fait, je ne l’ai jamais vu refuser à quiconque l’accès à sa  maison. Même à des heures extrêmement tardives. Et Dieu sait que chez nous où la mentalité villageoise règne encore, les gens ne sont pas toujours sympathiques. Mais il n’en a cure. Passer un bon moment vaut tous les sacrifices.  

Pour finir, il serait vraiment intéressant si le tissu associatif amazigh pense à lui rendre hommage. Rien que pour lui dire que nous apprécions énormément ce qu’il a fait pour maintenir en vie le tirouysa dans cette partie du Souss, Achtouken, qui avait donné des géants connus et reconnus. Anchad, Janti et Said Achtouk pour ne citer que ce trio pour le moins phénoménal.