mercredi, janvier 23, 2019

Le « dernier mot » du chanteur amazigh, Yuba

Qui ne connait pas l’artiste Yuba ou Moussa Haboune de son vrai nom? Rares sont ceux dans le Souss et même au-delà, qui vont répondre par la négative. Il faut dire qu’il est l’un des plus doués de sa génération avec ce style très unique et très personnel qui lui est très propre.  Un style qui est au demeurant facilement reconnaissable, car, à dire vrai,  il est le seul à le pratiquer.  Même si ici et là, on voit l’apparition de jeunes artistes qui essayent de lui emboîter le pas. Avec plus ou moins de succès.

Nous avons tous que Yuba est un artiste complet au sens large du terme. C’est aussi et surtout quelqu’un qui prend son temps. En fait, l’urgence, ça ne le connait pas. En tous les cas, les connaisseurs de son  répertoire savent qu’avec lui rien, absolument n’est laissé au hasard. Tout est toujours calculé au millimètre près, tout est toujours minutieusement ciselé.  Pour la simple raison qu’il prend toujours son temps jusqu’à ce que tout mûrisse et bien! Avec bien naturellement – j’allais dire forcément- un résultat pour le moins heureux.

Nous l’avons tous vu avec son premier album, Tawargit (Le rêve) en 2000, et son deuxième, Itran Azal (Les étoiles en plein jour) en 2005.  Deux opus qui nous avons tellement écouté qu’ils font partie, maintenant, de nos classiques, si ce n’est plus.

Par ailleurs, conscient probablement de l’immense place qu’il occupe dans nos cœurs, voilà que Yuba décide de nous gratifier d’un nouvel album qu’il a nommé,  Awal iggwran (Le dernier mot). Aux dernières nouvelles, sa sortie est pour le jour de l’an amazigh.

À en croire Yuba, dans ce dernier travail, il n’a pas vraiment renoncé aux sujets qu’ils lui ont toujours tenus à cœur. Il y a donc abordé le sujet phare de toute son œuvre musicale, l’identité amazighe. Avec en plus, les thèmes de la paix, l’amour,  l’existence et les problèmes sociaux dont souffre notre société d’origine.

Cet album recèle aussi deux  surprises de taille : Yuba a revisité son titre culte, aws i gwma-k (Aide ton frère!) et  a repris une chanson de son arrière-grand père, feu rrays Lhoucine Amzil, a k afγ a Ṛebbi! (Que je retrouve mon Dieu!). Avec en plus, un petit hommage à sa ville natale, Dcheira pour être plus précis, qui a tant donné à la musique amazighe dans ses différentes déclinaisons. 

Pour finir, ne cherchez même à débourser de l'argent pour cet album. Car Yuba l'a mis gracieusement en ligne. Vous pouvez donc l'écouter à souhait en cliquant sur ces  liens : 

jeudi, avril 12, 2018

Adieu Dda Moh!

Que c’est terriblement triste ! L’un de nos plus grands militants, Mohamed Mounib, vient de nous quitter. À jamais. Pour toujours. Il faut bien reconnaître la stature de l’homme est on ne peut plus importante. En fait, pour dire les choses le plus simplement du monde, l’homme est vraiment irremplaçable.  Car il était unique en son genre. Jugez-en!

Malgré ses fonctions, très sensibles du reste, au sein de l’administration territoriale du Makhzen marocain, il n’avait de cesse de militer, sa vie durant, pour que l’amazighité retrouve sa place légitime sur sa terre. Et ce, sur trois principaux niveaux.

Primo, il était un organisateur discret, mais terriblement et incroyablement efficace.  Énormément d’événements qui ont eu un rôle majeur dans le développement du mouvement amazigh et la sensibilisation des Amazighs d’une manière générale, n’auraient pas lieu sans lui. Rappelons juste son rôle déterminant (avec d’autres militants bien sûr) dans l’avènement de l’Université d’été d’Agadir, le Congrès mondial amazigh…

Secundo, il était aussi un soutien moral et financier pour tous les militants amazighs et tous les événements qui ont eu lieu à Agadir et dans le Souss. En fait, comme on le dit si bien en langue amazighe, sa bourse ne lui appartenait aucunement. Car il était incroyablement généreux. Bien plus, sans ses nombreuses et déterminantes interventions, pas mal de nos militants  amazighs qui ont eu maille à partir avec le régime croupiraient encore probablement en prison au jour d’aujourd’hui.

Tertio, il était également un intellectuel, un vrai bien sûr, qui avait, réellement et sincèrement, le courage des ses idées. Ce qui est, il faut bien le reconnaître, extrêmement rare chez nous. Pour preuve, c’était lui, à titre d’exemple, qui a mis en pièce, d’une manière absolument magistrale, le fameux mythe du dahir berbère, utilisé jusqu’à une époque récente comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de tout Amazigh qui nourrit juste la velléité de remettre en question l’idéologie officielle foncièrement et haineusement amazighophobe et anti-amazigh.  


M. Mounib n’était pas que cela. En fait, ce digne fils d’Ihahan, mais agadirois jusqu’au bout des ongles, était aussi une vraie encyclopédie. Que c’était un plaisir de l’écouter, des heures durant, disserter sur l’histoire récente du Maroc, sur les épineux problèmes des expropriations, sur le combat amazigh… !  Tout cela sans jamais se départir de cette modestie si typique de gens qui en savent beaucoup. Un peu comme tous les grands hommes de l’humanité. Car c’était véritablement un grand.

mardi, avril 03, 2018

Anchad : cet autre grand maître de tirrouysa


Si l’on s’y intéresse, même de très loin, il est très facile de remarquer que la musique amazighe est jalonnée de talents pour le moins exceptionnels. Et c’est le moins qu’on puisse dire. Si le légendaire Lhajj Belaid -dans le cas du Souss bien naturellement- était l’un deux, l’on peut aussi dire, naturellement, la même chose de Boubaker Anchad. Sans vouloir faire dans l’hyperbole béate, l’on peut facilement dire que c’était un artiste absolument extraordinaire, admirable et définitivement phénoménal.



Mort depuis belle lurette, son répertoire que nous avons pu glaner, même si peu nous est parvenu, est d’une fraîcheur à toute épreuve. Mais c’est assez  suffisant pour nous donner une vue d’ensemble sur l’envergure artistique de la personne. En fait, Anchad était et reste encore l’une des figures de proue de tirrouysa. Non seulement par la thématique de ses chansons, ses compositions originales, sa voix d’une sensibilité à fleur de peau, mais aussi par ses innovations instrumentales.

Icône

Il faut savoir qu’il a été, à titre d’exemple, le premier à introduire le violon dans l’art de tirrouysa, marquant ainsi l’ouverture de cette musique on ne peut plus traditionnelle sur des influences venues d’ailleurs. Pour peu que l’on y prête attentivement l’oreille, je peux vous affirmer que l’on peut aisément se rendre compte que le résultat est pour le moins heureux. Et ce, pour le plus grand bonheur des aficionados de tirrouysa. 

Pour autant, à ma connaissance, seul un autre Boubaker, qui ne manque nullement de talent, Azâri pour être plus précis, a marché sur ses traces pour que cette expérience pour le moins originale ne fasse pas de sitôt long feu. Excepté donc la parenthèse d’Anchad et d’Azâri,  le ribab, cette vielle monocorde que les Touarègues plus au sud appellent l’imzad, a vite fait de renouer avec son règne absolu et total sur tirrouysa. Et ce, jusqu’au jour d’aujourd’hui. 

Quitte à ce qu’on me reproche mon tropisme « achtoukien », c’est Anchad qui a eu l’heur et même l’honneur de placer Achtouken sur le palmarès des régions du pays chleuh, productrices de la musique de tirrouysa de haut vol. En tous les cas, avec Lhoucine Janti et Sâid Achtouk, notre artiste est l’un des éléments essentiels du fameux trio de l’école d’Achtouken de tirrouysa, connu et reconnu par tous les mélomanes de cette musique, si emblématique de ce peuple chleuh qui va de Marrakech jusqu’aux confins sahariens.

Qui plus est, ce serait vraiment inique de ne pas reconnaître et même admettre que c’est Anchad qui a posé les premiers jalons pour que les deux autres deviennent ce qu’ils sont devenus : des incontournables de tirrouysa. L’on peut même dire que le plus jeune d’entre eux, à savoir Sâid Achtouk, est le digne et légitime dépositaire de l’héritage artistique et musical d’Anchad. En fait, il est l’un des rares à l’imiter jusqu’à la perfection avec, en plus, ces uniques trémolos dans la voix que seul Anchad pouvait produire.

Errance

Il est né vers la toute fin du 19e siècle, dans une famille de la faction d’Inchaden, dans le lieu-dit, Lqqsebt n Ait Lâsri, non loin de la ville actuelle de Belfaâ, à Achtouken, en plein milieu du Souss. Apprenant les rudiments de l’Islam et du Coran à la mosquée du village où son père officiait, il est vite confronté, subitement et brutalement, aux incertitudes de la vie après le décès pour le moins inattendu de celui-ci. 

N’ayant plus les moyens de subsistance, il a été obligé de devenir berger. Il faut dire que c’était la seule occupation accessible à un orphelin sans ressources dans la campagne du Souss à cette époque-là. Sinon, pour tuer le temps, et pallier aux affres de la solitude- le métier de berger est solitaire et surtout très ennuyeux-, il apprenait assidûment à jouer de la flûte de sa propre fabrication. Et bien sûr, à force de la pratiquer, il a fini très vite par en connaître tous les secrets et toutes les subtilités.

Chemin faisant, lors d’une tournée dans sa région de la fameuse troupe légendaire des acrobates de Tarwa n Sidi Hmad ou Moussa (littéralement les descendants de Sidi Hmad Ou Moussa), le petit Boubaker Anchad a décidé, sur un coup de tête, de l’intégrer immédiatement et ainsi s’offrir la possibilité inespérée, pour l’orphelin qu’il était, de découvrir d’autres contrées lointaines et pourquoi pas s’offrir d’autres possibilités professionnelles. 

Il faut rappeler ici que cette troupe avait une aura absolument phénoménale. Elle exerçait un attrait absolument irrésistible sur les jeunes soussis de l’époque en mal d’horizon d’avenir. C’était le cas de mon grand-père paternel qui l’avait rejoint autour de l’âge de dix ans. D’ailleurs, il l’avait même accompagnée pour aller visiter les lieux saints de l’Islam en Arabie et s’acquitter, malgré son très jeune âge, de son devoir religieux en effectuant le pèlerinage rituel. D’où justement mon nom de famille.

Cependant, ce que peu savent, c’est que l’engagement dans la troupe n’est pas de courte durée. Il peut s’étendre parfois sur des années pour ne pas dire des décennies. Pire, il y en a qui ne reviennent même plus. Parce qu’ils sont morts de maladie ou de faim ou simplement ils ont décidé de s’établir ailleurs.

Pour couronner le tout, il faut rappeler que  pendant toute la vie de notre défunt artiste, les troubles politiques et sociaux étaient légion. Jugez-en : après la mort de Moulay Hassan, trois rois lui ont succédé : Moulay Abdelaziz, Moulay Hafid et Moulay Mohamed ben Youssef. Il faut leur ajouter un autre roi que les Soussis ont choisi, Hmad El-Hiba en signe de protestation contre les Alaouites qui ont paraphé le traité du protectorat français sur le pays. Avec son lot de massacres qui ont emporté la vie de plusieurs centaines de milliers d’innocentes personnes. Surtout dans les régions amazighes, qui étaient extrêmement jalouses de leurs autonomies politiques.

Vu toutes ces circonstances pour le moins difficiles et même tragiques, je  vous laisse donc imaginer l’angoisse et l’inquiétude de la mère du jeune Boubaker qui devait se dire qu’elle est vraiment vouée aux gémonies par l’implacable destin. Après le mari qui décéda subitement, devait-elle se dire, c’est son fils unique qui a pris le large sans jamais donner signe de vie. Même le plus petit.

Initiation

En fait, après un passage qui n’a pas duré longtemps à Mogador, la troupe de Tarwa n Hmad Ou Moussa a fini par s’établir à la célèbre place de Marrakech, Jamaâ El-fna. Mais notre jeune Boubaker n’a pas tardé à la  quitter. Et ce, pour se joindre à une troupe de rways locaux sous la direction d’un certain Hmad n Tmjjoudt qui était, semble-t-il, une célébrité à l’époque. Si original que cela puisse être, il avait un ribab pourvu de deux cordes : une pour les rythmes aclḥi –c’est pour le chant-et l’autre pour les rythmes agnaw- c’est pour la danse.

Selon donc toute vraisemblance, notre jeune Boubaker a finalement trouvé sa vocation. Il devait être rays, un vrai rays. Il fallait donc commencer par le commencement : être choriste et danseur. Ce qui dure aussi longtemps que l’apprenant possède une voix aiguë. Mais une fois adulte, il prend un instrument à corde ou il fait de la percussion. Tel est, normalement, le parcours classique de tout jeune rays. Sauf que la mère, dans le cas de notre artiste, est venue s’en mêler.

En fait, sans jamais perdre l’espoir de le retrouver un jour, comme toute mère affectueuse, elle n’avait de cesse de remuer ciel et terre pour savoir ce qu’il a advenu de son fils chéri. Jusqu’au jour où elle a été informée qu’il était bel et bien à Marrakech. Elle a alors décidé de tout faire pour le ramener, coûte que coûte, au bercail. En faisant, mlagré les risques d’une telle entreprise, le voyage en compagnie de caravaniers qui faisaient la route entre Achtouken et Marrakech pour aller le chercher elle-même, en personne. C’est vous dire.

À son retour au bercail, il a décidé d’aller travailler à Masst, à quelques encablures du domicile maternel. Et ce, pour apprendre le métier de confectionneur de nattes. Mais comme le hasard arrange bien les choses, il s’est trouvé que les gens qui devaient tout lui apprendre sur cette profession, étaient aussi de grands amateurs de musique. Ainsi, le jeune Boubaker avait tout le loisir d’apprendre tous les instruments dont le loutar, le ribab et même le violon.

Apprenant par cœur, en même temps, le répertoire poétique classique du Souss dont bien naturellement les fameux poèmes de Sidi Hmmou, il s’est essayé au chant. Avec sa belle voix suave, il a vite eu des admirateurs. Et beaucoup l’encourageaient à embrasser incessamment sous peu l’art de tirrouysa. Ce qu’il n’a pas hésité à faire. Avec beaucoup d’entrain.

À son retour à Inchaden, il a décidé par voie de conséquence de former son propre groupe musical. Les premiers éléments qui l’ont intégrée étaient : Lhoucine Oubacha, Moulay Moh Louafi d’Aglou et Boubaker Oubouslam. Vu l’immense talent du jeune Boubaker, le succès a été immédiat et même permanent. Et ce, jusqu’à son décès. En fait,  tous les récits s’accordent à dire qu’il est mort alors qu’il n’avait pas cinquante ans. La raison? Certains parlent d’un empoisonnement. Mais rien ne peut  le corroborer.

Toujours est-il qu’Anchad a toujours chanté la mort. Comme s’il avait eu une sorte de pressentiment qu’elle allait l’emporter alors qu’était encore en pleine forme.

Succès

Comme tant d’autres ménestrels avant lui et même après lui, Anchad a tout chanté. Même si peu de son œuvre nous est parvenus. En fait, il a peu enregistré. Sauf quelques disques que des propriétaires privés gardent précieusement et jalousement. N’eût été l’évolution technique, surtout avec l’apparition d’Internet et des MP3, il est certain que notre troubadour des temps modernes serait oublié depuis belle lurette.

C’est ainsi que j’ai pu le découvrir de vive voix. Mais pas seulement. Avant cela, les reprises de son répertoire par d’autres artistes a été aussi une occasion pour le connaître. D’ailleurs, si ma mémoire est encore bonne, la première fois que je l’ai écouté était grâce un jeune chanteur, dont je ne me rappelle pas le nom, qui a eu l’intelligence d’utiliser les instruments modernes, au milieu des années 80 du siècle passé.

Mais malheureusement j’ai perdu cette cassette même si j’ai toujours pris soin d’elle. La deuxième fois, c’était grâce à un travail fait par rays Lhoucine Amntag pendant les années 90 du même siècle. Là aussi, la cassette est perdue depuis. Il faut dire que mon «nomadisme» permanent  n’aide surtout pas. Ce qui est regrettable, car ces deux artistes, malgré ce qu’on peut dire de leurs reprises, m’ont, réellement, incité à chercher à le connaître davantage. Viennent, enfin, les reprises excellentissimes de chanteurs tels  Id Hmmou, Larbi Imghran et Chouhad… 

Pour ce qui est de l’œuvre d’Anchad à proprement parler, même si notre jugement peut être injuste dans la mesure où l’a pas en totalité sous la main, l’on peut dire que ses sources d’inspiration sont essentiellement le patrimoine culturel soussi. Juste pour vous donner un exemple : l’histoire, entre autre, de la chanson d’amḥḍaṛ est connue depuis bien longtemps. Mais la particularité de notre artiste est d’avoir réussi, magnifiquement bien, à la mettre en musique.

Quant à la thématique de ses chansons, elle traite de tous les sujets traditionnels fort connus chez tous les rways : la mère, l’amour, la mort, la brièveté de la vie, la critique sociale, la religion… Mais ce qui détonne, véritablement,  dans le cas d’Anchad, c’est qu’il ne chante pas seulement les femmes, mais il sait aussi, et de quelle manière, leur parler dans une poésie absolument touchante, émouvante et foncièrement belles.

Sinon, il serait vraiment fastidieux, et je pense que vous en conviendrez, d’évoquer, ici, toutes les caractéristiques de la poésie anchadienne. Surtout qu’il y a beaucoup à dire à ce sujet. Mais en guise de conclusion, et c’est ma conviction personnelle, même si parfois les paroles de ses chansons sont oubliées, je dirais que la principale originalité d’Anchad reste, encore et toujours, ses compositions musicales pour le moins  uniques, car très recherchées et très travaillées. Il faut dire que c’est la première chose qui attire chez lui. En plus de sa voix pour le moins douce, chaleureuse et incomparable.

mercredi, novembre 09, 2016

Lahsen Oubihi : le décès d’un immense troubadour

lahsen Oubihi

C’est vraiment triste, rays Lahsen Oubihi n’est plus ! Il a tiré sa révérence à l’âge de 74 ans après des décennies de production artistique  constante. Il est vrai qu’il n’était pas très connu en dehors d’Achtouken où l’on apprécie énormément ses chansons satiriques et comiques. D’ailleurs, il était de toutes les fêtes familiales et locales.

Lorsque je l’avais rencontré la dernière fois, ce qui n’était pas vraiment loin puisqu’il ne s’agit que de ce mois de septembre, il m’a rappelé toutes les célébrations de ma famille auxquelles il a participées. En effet, je me rappelle très bien de lui, même si j’étais encore très jeune, lorsqu’il a chanté chez nous à Ait Iâzza, en 1975, lors du baptême de l’un de mes cousins.

Pour autant, le public  amazigh, plus globalement, n’a eu l’heur de  le connaître que lorsqu’il a passé à la télévision avec l’orchestre symphonique amazigh. En d’autres termes, lorsque sa carrière a déjà été toute faite. Même s’il  n’a jamais été professionnel. D’ailleurs, il n’a jamais enregistré dans un studio (c’est le cas aussi de Houssayn Janti, Said Achtouk, Hmad Ouâabd et tant d’autres artistes d’Achtouken). Il reste que sa principale activité a été l’agriculture et l’élevage.

Comme tout Achtouk qui se respecte, feu Lahsen Oubihi a commencé sa carrière en participant à l’art poético-chorégraphique d’Ajmak. C’était là qu’il a réellement appris à jouer et à se jouer des mots.  Même s’il ne maîtrisait aucun instrument à cordes, il n’avait aucune difficulté à devenir ‘’rays’’. Ce qui ne pouvait se faire sans le soutien déterminant et les encouragements de feu Said Achtouk, qui lui avait donné la chance de se produire devant le public dans de nombreuses occasions.

Chemin faisant, le défunt a  toujours préféré être un électron libre dans le sens où il n’a jamais intégré une troupe musicale ou essayé de mettre sur pied la sienne propre. Il se produisait au gré des invitations des gens de sa région. Et tout musicien qui se respecte pouvait lui faire de l’accompagnement. Et ainsi, amuser le public présent pendant de longs moments.

Je vous propose ici, Berradj a bu-uɣnbub, l’une de ses chansons à succès, écrite en 1967. Elle a été dictée par l’auteur lui-même à notre ami, Amnnou Abdellah, qui l’avait transcrite.

Mani d-tkkit a liqqamt, lɣibt a(y)-ad(i)
Mani d-tkkit, ar ukan yalla lberrad(i)
Ar ikkrm watay d lluz(i)
Mani d-tkkit, a(y) aẓnkʷḍ, lɣibt a(y)-ad(i)
Mani d-tkkit, ar ukan yalla uṣyyaḍ (i)
Is a ka ijllu lbaṛuḍ(i)
A mani ur ikka is iqqʷnḍ(i)
Mani d-tkkit, a bu-urti mnck a(y)-ad(i)
A zznz ayt, illa i ak lbiɛ(i)
Iḥ idda lḥnna ar d icib(i)
Ar as ittnaqas watig(i)
A k nsaqqsa, wajbi iyi id(i)!
A yan ifhmn i lbaṛuḍ(i)
Yan igʷmmrn, iẓṛ udad(i)
Illa ḥ usgʷun(i) ur ifrd(i)
Tin it yut iṛẓ udad(i)
Ɛlah ur gis iskr ddnb(i)!
A ma s aḥ d inna uṣiyyaḍ(i)
Yan igʷmrn, iẓṛ udad(i)
Ur akkʷ iḥtajja lbaṛuḍ(i)
Imik lɣṛḍ ar d igʷd(i)
Iḥ as ilad ɣ uzmz(i)
Imma ḍḍṛbt inna ḥ taggug(i)
Ur a inɣ, is a tn izzug(i)
A mmu-taɣʷrit awa ṭṭlg(i)!
Ara ḍḍṛbt iggi tayyaḍ(i)!
Ad am ndɛu ɣar s lɣṛḍ(i)
A bab uṛṛja ad am t ismd(i)
Aḥ inna trit is d lḥijj(i)
Ma mmu tt yuf a bala kkuẓ(i)
Yan iṣbṛn ikk-d lḥijj(i)
Nḥ isafr iddu s Bariz(i)
Labakanṣ ass-ann d iggʷz(i)
Yawi-d lflus (n) lxarij(i)
Ura ttaksi zund ajjig(i)
Wanna f izri zund lbaz(i)
A bu-ccahwa maɛla ak iḍ(i)
Ssu-nn iẓṛi nnun ḥ ujjig(i)
Iḍi ɣid wanufl ajjig(i)
A ha litcin irba ajjig(i)!
Aḍil umlil ibbluɣa-d(i)
Tiẓṛmin ḥ iggi n tiyyaḍ(i)
A bu-urti, xllf lbab(i)!
Aggur iṛẓa as wawrz(i)
Aḍil ikcm s is waɣaḍ(i)
Icca litcin, ikks ajjig(i)
Liqqamt ula lɣʷnbaz(i)
Ad ak ifk Ṛbbi lmaṛaḍ(i)!
A berraddj a bu-uɣnbub(i)
A(d) nn ukan yanni iglgiz(i)
Iṭṭlg-nn s is uɣnbub(i)
Ur ak iɛdl ḍḍṛbt i ṣṣiḍ(i)
Amr taynina nḥ lbaz(i)
Wiss sa ignwan ḥ lmnɛ(i)
Aḥ a d-ittluḥ alln iẓṛ d(i)
Arra n utbir izbi t id(i)
Allah-ukbaṛ is d lɣṛḍ(i)
A lluz ad ak issusn ajddig(i)
Unniḥ afraw nnk iḥṛg(i)
Iciḍ-d usɣar nnk icib(i)

mardi, octobre 20, 2015

Oudaden, les maîtres absolus de Tawdadnt

Le dernier album de la troupe légendaire amazighe, Oudaden, n’a nullement déçu.  Comme toujours, ces enfants terribles de Bensergaw ont encore frappé un grand coup.  

Il faut bien reconnaître qu'ils ont, une fois de plus, montré au monde entier qu’ils sont les maîtres incontestés et incontestables du style qu’ils ont inventé et qui porte leur nom, le tawdadnt. Et Dieu sait qu’ils ont des concurrents, beaucoup de concurrents, mais peu peuvent réellement rivaliser avec eux.  Et c’est vraiment le cas de le dire.

Cependant, il faut bien le dire,  la touche  très personnelle et typique au tam-tam de Hassan Jmoumh peut facilement se sentir dans ce dernier opus, même si la performance toujours époustouflante et inégalable au banjo d’El Foua Abdellah conjuguée avec sa voix plus qu’unique arrivent aisément à balancer les choses.

En tant que fans plus qu’indécrottables (personnellement, je le suis depuis mes dix ans),  nous regrettons vraiment et réellement le départ (on espère que ce n’est pas définitif) de Hassan Jmoumh. C’est vraiment bizarre de ne plus le voir au sein de la troupe d’Oudaden avec sa carrure imposante et son instrument fétiche, le tam-tam.

Par ailleurs, l’album compte plusieurs chansons qui sont toutes excellentes sur tous les niveaux. Mais mon coup de cœur est définitivement man g-ik itamn ghik-ad? et ur dar-i bla keyyin. Il est certain qu’elles seront les tubes qui seront entendus et réentendus un peu partout dans le Souss, au Maroc et un peu partout sur la planète terre. 

Leur thème est bien évidemment sentimental avec des mots toujours aussi bien choisis, bien travaillés et bien ciselés. Ce qui contraste radicalement avec la facilité béate, voire l’indigence de certaines chansons que l’on entend ici et là.

Mais la question que l’on se pose : qui écrit vraiment les paroles qu’interprètent Oudaden puisque ce n’est jamais marqué sur la pochette de leurs albums ? Est-ce que c’est Abdellah El-Foua himself ou quelqu’un d’autre ? En tous les cas, que ce soit l’un ou l’autre, elles sont excellentissimes et toujours fidèles à  cette légèreté éthérée qui a toujours caractérisé les chants de  tawdadant.

Mes chers lecteurs, n’attendez plus ! Procurez-vous cet album sans trop tarder ! Je suis sûr que vous n’allez jamais le regretter d’autant plus que c’est une manière de donner un coup de pouce à ces artistes qui nous ont toujours donné du plaisir sans rien nous demander en échange. 

Les paroles de la chanons an g-ik itamn ghik-ad? sont ainsi: 


Man g-ik itamn ɣik-ad?
Ur gi-k iban is g-itun illa laman
Ur neḥtajja ad ak nettegalla a yan iḥnnan
Awal nnek immim ar d-issalla ɣ ifalan
Ar izray uḍaṛ, ifel aɣaras, ar allan
Ar iẓẓaḍ lhemm ixsan i yan isllan
Neḍaleb i mad ak ismn a(y) atay, atay
Afus bu-ddeblij  iɣʷla nit, ila ttaman
Man g-ik itamn ɣik-ad?
*
Waw a wa waw a!
Man g-ik itamn ɣik-ad?

Ur gi-k iban is g-itun illa laman
Ur neḥtajja ad ak nettegalla a yan iḥnnan
Awal nnek immim ar d-issalla ɣ ifalan
Man g-ik itamn ɣik-ad?

Waw a wa waw a!
Man g-ik itamn ɣik-ad?
Uhuy, ur tt g-igi tiwit, irwas is g-igi teṛmit
Uhuy, uhuy, uhuy

Man g-ik itamn ɣik-ad?

Awal nnek immim ar d-issalla ɣ ifalan
Ar iẓẓaḍ lhemm ixsan i yan isllan
Ar izray uḍaṛ, ifel aɣaras, ar allan
Neḍaleb i mad ak ismn a(y) atay, atay
Afus bu-ddeblij, a lḥnna a s-rek iɣʷmman
Ayyis bu-lḥruz  iḍheṛ nit, ila ttaman
Man g-ik itamn ɣik-ad?

Waw a wa waw a!
Man g-ik itamn ɣik-ad?

Yan ɣ illa zzin ar s-is ittelli wayyaḍ
Tijdaɛin, a tumlilin, azmez ay-ad!
Yan kʷent iran a(y) isres  atig n ccuṛuḍ
A ur ittall ifassen iɣ ur iṭṭaf atig!
Man g-ik itamn ɣik-ad?

Waw a wa waw a!
Man g-ik itamn ɣik-ad?

***

mardi, avril 07, 2015

Rays Jamaâ, un artiste qui mérite toute notre reconnaissance

Pour tout vous dire, je ne le connaissais que depuis quelques années. Ce que je ne regretterai jamais. Bien au contraire. Car l’homme est unique dans son genre. Sa maison à Taddart d’Achtouken, qui se trouve à quelques encablures de Biougra, est ouverte au monde entier.  Et c’est le cas le dire.  D’ailleurs, entre nous, on la qualifie de la zaouïa de Sidi Jamaâ. C’est vous dire.

En fait, j’y ai croisé des gens de toutes les nationalités. Ce qui m’a d’ailleurs très surpris au début. Mais en y réfléchissant plus longuement, quoi de mieux pour s’imprégner de la culture musicale authentiquement amazighe que d’aller chez Dda Jamaâ, comme nous l’avons toujours appelé.  Beaucoup plus par respect qu’autre chose.

En d’autres termes, et c’est vraiment très important de le préciser, rays Jamaâ permet non seulement à une tradition musicale très ancienne, menacée de toute part malheureusement, de perdurer, mais il la valorise aussi. À sa manière, avec ses propres moyens.

En vérité, rays Jamaâ n’a pas attendu les beaux discours des politiciens, officiels ou pas,  pour mettre en valeur ce patrimoine immatériel inestimable de tirrousya. Que vive alors le tourisme culturel le plus simplement du monde!

Par ailleurs, tous les locaux qui sont férus de l’art musical de tirrouysa, d’Agadir  à Tiznit et d’Ihahan à Biougra, se donnent régulièrement rendez-vous chez lui, dans sa propre demeure.  Et ce, pour y jouer parfois jusqu’à l’aube.

Rays Lhajj Idder Achtouk, qui est devenu une vedette depuis quelque temps, était d’ailleurs un habitué des séances musicales chez Dda Jamaâ. À en croire un habitué  des lieux, c’est là qu’il s’est réellement amélioré avant de s’imposer sur la scène musicale amazighe.

Comme vous le savez tous, l’on ne peut pas devenir rays si l’on ne gratte pas un instrument. C’est le cas justement de Dda jamaâ. Il  a joué au lotar (une espèce de guitare traditionnelle) pratiquement toute sa vie. Bien plus, il en est devenu un as au sens le plus large du terme.

D’ailleurs, avec son oreille musicale plus qu’expérimentée, il suffit de toucher votre lotar pour qu’il  vous arrête net. Non pas pour vous dire que vous jouez très mal, rassurez-vous ce n’est pas le genre de la maison, mais  parce qu’il a besoin de quelques ajustements. Ce qui se fait toujours avec beaucoup de tact et beaucoup de bonne humeur.

Dda Jamaâ n’est pas que cela. Il est aussi unique d’un point de vue humain. Il est d’une générosité extrêmement rare. Il est l’homme de tout le monde, comme on le dit si bien en langue amazighe. En fait, je ne l’ai jamais vu refuser à quiconque l’accès à sa  maison. Même à des heures extrêmement tardives. Et Dieu sait que chez nous où la mentalité villageoise règne encore, les gens ne sont pas toujours sympathiques. Mais il n’en a cure. Passer un bon moment vaut tous les sacrifices.  

Pour finir, il serait vraiment intéressant si le tissu associatif amazigh pense à lui rendre hommage. Rien que pour lui dire que nous apprécions énormément ce qu’il a fait pour maintenir en vie le tirouysa dans cette partie du Souss, Achtouken, qui avait donné des géants connus et reconnus. Anchad, Janti et Said Achtouk pour ne citer que ce trio pour le moins phénoménal. 

vendredi, février 13, 2015

Le Makhzen réofficialise le racisme anti-amazigh

L’on peut que trouver extrêmement étrange que les militants amazighs et leurs nombreuses associations n’aient pas réagi, massivement, à un fait gravissime qui s’est passé récemment au sein du parlement du Makhzen.

En fait, il y a quelques jours, ce  très haut lieu d’apartheid anti-amazigh (et oui, on y chahute systématiquement comme dans une cour de récréation ceux qui osent s’y exprimer en langue amazighe) a refusé, le plus simplement du monde, de lever l’interdiction qui frappe encore et toujours les prénoms amazighs. La même interdiction que les ministres de l’intérieur successifs du régime raciste du Makhzen ont toujours niée, sans pudeur aucune, lors de leurs péroraisons prétentieusement insipides dans ce même pseudo parlement.   

La justification de cet acte pour le moins  absurde, inique et ignoble (c’est un petit énergumène du parti hautement raciste et anti-amazigh du PJD qui est chargé de nous le dire) de la part des parlementaires du Makhzen est que les prénoms amazighs se contredisent avec les recommandations de l’Islam. Rien que cela! Remarquez, ces gros amazighophobes ne voient l’Islam et ses valeurs que lorsqu’il s’agit de l’amazighité. C’est même devenu une habitude qui commence à nous taper franchement et sérieusement sur les nerfs.  

Mais l’on est quand même resté sur notre faim, car le petit minable (c’est ce qu’il est car le racisme n’est pas une opinion, mais un délit) en question ne s’est pas permis de nous donner des exemples où les prénoms amazighs seraient anti-islamiques. Pire, je présume même  que cet islamiste amazighophobe ne comprend pas un traitre mot de la langue amazighe. Comment alors peut-il savoir que les prénoms amazighs sont anti-islamiques? Franchement entre nous, en quoi Ayyur, Sifaw, Asafu, Tifawt ou Anir sont-ils anti-islamiques ?

Pour tout vous dire, les chemins de l’ignorance et de la bêtise chez cette engeance de la haine  et de l’amazighophobie sont vraiment impénétrables. En fait, toutes les raisons, même les plus pitoyables si ce n’est les plus burlesques, sont bonnes pour continuer à stigmatiser les Amazighs et leur culture. Car en fait, rien n’a changé dans notre pays colonisé par le Makhzen arabe (il faut voir juste comment il persiste et signe à défendre l’existence des cartes discriminatoires des Chorfas). Pour les parents amazighs, il faut toujours passer par la case de « l’in-justice makhzenienne » pour pouvoir inscrire un simple prénom amazigh. Plus apartheid que cela, tu meurs! 

Mais le plus absurde de tout, c’est que l’actuel ministre de l’intérieur, un certain M. Hassad, que l’on disait « amazigh » et certainement fier de l’être, a été très content de cet exploit dans la plus pure tradition makhzenienne. Si incroyable que cela puisse paraître, il  s’est littéralement félicité (il faut le voir pour le croire)  que les choses restent en l’état. En fait, pour lui et surtout ceux qui l’ont mis là où il est maintenant, il faut que les Amazighs, les vrais bien sûr, subissent continuellement et constamment de véritables chemins de croix avant que l’on veuille accepter un petit prénom amazigh dans leurs registres familiaux. Le but ultime de ce vide administratif est bien évidemment cousu de fil  blanc : dégoûter au maximum les parents pour qu’ils renoncent, enfin, aux prénoms amazighs. C’est aussi injuste que cela.

Le cas bien connu de Massin, le fils du poète Brahim Oubella, est dans toutes les mémoires. Plus récent est le scandale du petit Ayyur d’Outat Lhajj qui est resté sans prénom pendant plus de dix ans. N’eût été la mobilisation de quelques associations amazighes qui ont menacé de se plaindre auprès de l’ONU- remarquez, le régime voyou du Makhzen a toujours peur de l’ONU et des autres organisations internationales-, sa situation serait probablement resté inchangée.

Qu’on se le dise les yeux dans les yeux : jusqu’à quand, mes  frères et sœurs amazighs, devons-nous supporter éternellement ces humiliations  continuelles ? Sommes-nous sans une once de dignité pour subir encore et toujours les manigances amazighophobes de ces arriérés tout droit sortis des ténèbres les plus sombres de la préhistoire ? N’est-il pas temps de leur mettre un holà net, précis et définitif ? La balle est définitivement dans votre camps. 

jeudi, novembre 27, 2014

Après l’Algérie française, l’Algérie arabe

Maître Abdennour Ali Yahia, malgré son âge avancé-il a 93 printemps s’il vous plaît-, a encore toute sa mémoire. C’est le moins que l’on puisse dire. C’est d’ailleurs ce que tout le monde a constaté lors de la conférence qu’il animée au centre  Le Carlton à Montréal cette journée froide du 15 novembre 2014. Mais pour les générations plus jeunes, les multiples événements, parfois anecdotiques mais souvent tragiques, qu’il a relatés avec force détails  ne peuvent être saisis dans leur portée globale que si  l’on a lu son livre.  C’est ce que j’ai fait avec la curiosité de quelqu’un qui veut en savoir davantage.

Écrit dans un français on ne peut plus châtié, avec parfois des accents presque épiques, l’auteur nous emmène de prime abord dans sa Kabylie natale dans les années trente du siècle passé. Malgré son manque de ressources, le dénuement de sa population et ses quelques traditions pas toujours reluisantes, il nous la décrit comme un lieu idyllique où il fait bon vivre. Avec ses paysages à vous couper le souffle et ses matins radieux à inspirer n’importe quelle personne. En d’autres termes, Me Abdennour nous dresse ici le décor de sa propre enfance et l’enfance des personnes au destin traqique qu’il évoquerait par la suite.  Ceux par qui la crise berbère allait arriver.

Crise berbère ou anti-berbère ?

Le choix de l’auteur est vite fait. C’est une crise anti-berbère, tranche-t-il. Car le seul responsable de ce problème était feu Messali Hadj, le chef du seul parti nationaliste algérien,  le parti du peuple algérien (PPA), qui dans un mémorandum envoyé à l’ONU, en 1948, a décidé que « l’Algérie est arabe et musulmane depuis des siècles ». Une idée qui lui a été soufflé par Azzam Bacha, le secrétaire général de la ligue arabe, et de Chakib Arsalan, nationaliste arabe très connu et druze de confession, qui manœuvraient ferme pour que tous les pays nord africains rentrent sous la bannière de la nation dite « arabe ».  

Pas seulement. Il ne faut pas non plus oublier le rôle joué par les oulémas dans l’encouragement de l’amazighophobie et la suspicion contre les Amazighs en Afrique du Nord dans les années 30 et 40.  D’ailleurs, c’est encore ce Chakib Arsalan qui a encouragé Messali Hadj de s’éloigner du parti communiste français et de se rapprocher des oulémas réformistes algériens qui avaient une haine féroce contre le fait amazigh. Pour preuve, un texte de Bachir Ibrahimi d’une rare violence, d’un racisme pitoyable et d’une haine féroce contre les Kabyles et leur culture, est facilement consultable sur Internet.

Tout cela pour dire que si Messali Hadj, et cela n’excuse en rien son attitude, a nié à l’Algérie son amazighité, c’est parce que c’était la mode à l’époque- n’oubliez pas  tout le tintamarre fait autour de l’affaire du dahir berbère au Maroc en 1930- de haïr les Amazighs et de le dire sur tous les toits. D’ailleurs, après le départ des Français, cette situation s’est confirmée. Elle s’est même aggravée. L’avènement du mouvement amazigh par la suite n’est qu’une réaction normale, saine et légitime contre le fascisme arabe ambiant.

« En creusant ma tombe, tu creuses aussi la tienne.»

Les militants kabyles, qui forment l’ossature du parti nationaliste algérien du PPA- dans un texte d’Ait Ahmed, ils étaient majoritaires mêmes-, étaient bien naturellement contre que l’on nie leur identité amazighe qui est la seule constante de l’identité algérienne et nord-africaine depuis la nuit des temps. Des militants d’une grande valeur allaient s’illustrer dans cette affaire : Ouâli Bennaï,  Amar Ould-Hammouda,  Mbark Ait Menguellet et tant d’autres.

C’est ce que fait dire à Me Abdennour ceci : « La nation algérienne n’est pas à créer, n’a pas attendu l’Islam pour naître, elle existe depuis des millénaires. Le peuple algérien est un vieux peuple qui fut au long des siècles un rebelle et un martyr, qui a payé le prix fort, très fort, le prix des hommes et du sang pour chasser les envahisseurs.»

Mais d’où vient cette conscience amazighe très forte et très précoce chez les Kabyles contrairement aux autres Amazighs ? En fait, en plus des raisons intrinsèques à la mentalité du Kabyle, la majorité de ces hommes ont été aux écoles que la France  coloniale a ouvertes un peu partout en Kabylie. Plusieurs instituteurs français qui y officiaient avaient une connaissance très approfondie de l’héritage roumain et de la langue latine. C’était eux qui traduisaient aux élèves kabyles les textes latins sur leur propre histoire ancienne et l’histoire des rois amazighs de l’antiquité comme Jugurtha, Massinissa…

En mûrissant et en devenant, pratiquement tous, des militants nationalistes très radicaux-ils étaient tous pour la lutte armée qu’ils voulaient immédiate-, ils n’ont jamais voulu renoncer à cette identité amazighe qui leur est restée chevillée au corps. Hommes de principe, de conviction et de courage, ils n’ont jamais flanché  jusqu’à ce qu’ils soient tués par les forces de l’Armée de libération nationale (ALN). D’ailleurs, le premier à tomber, avec son compagnon de toujours Mbarek Aït Menguellet, était Amar Ould-Hamouda en 1956. En 1957, c’était au tour de son acolyte Ouâli Bennaï d’être tué d’une rafale de mitraillette à la sortie de son village natal.

D’ailleurs, Me Abdennour nous a fait confidence lors de sa rencontre avec Abane Remdan, qui a été parmi ceux qui ont condamné Ouâli Bennaï à mort. En fait, se sachant condamner à mort, ce dernier l’avait chargé de lui transmettre ce message on ne peut plus laconique mais ô combien terrible : « En creusant ma tombe, tu creuses aussi la tienne.» Il avait tout à fait raison. Car l’on sait tous ce qui est arrivé par la suite. Abane a eu le même sort et dans des conditions encore plus tragiques.  

Après les purges contre ces authentiques patriotes, l’Algérie allait commencer sa descente en enfer. Car ceux qui ont pris le pouvoir ont voulu qu’elle ne soit pas elle-même. Mais un vulgaire satellite d’un monde arabe fictif.  Son indépendance acquise au prix d’énormes sacrifices va être une grande déception. La décennie noire avec ses milliers de morts et autant de disparus en est la preuve. Pendant  ce temps-là, la Kabylie et les Kabyles qui ont tant donné à l’Algérie, commencent à lui tourner définitivement le dos. Ils veulent avoir un autre destin qui leur est propre.